11071 200x300 - Comment la socio-anthropologie m’a amené à émanciper l’alimentation de la nutrition ?Tribune : L’alimentation dans tous ses états par Charlotte Sarrat

Dans « Mange, Prie, Aime », Elisabeth Gilbert s’interroge longtemps avant de trouver « son » mot. Celui qui la définit. J’ai enfin trouvé le mien ! Mon mot est : « HOLISME ».

L’holisme se définit globalement par « la pensée qui tend à expliquer un phénomène comme étant un ensemble indivisible, qui ne peut être connu que lorsqu’on le considère et l’appréhende dans sa totalité » (Wikipedia).

Avec mes mots ça donne : l’holisme c’est voir les phénomènes et le monde comme un puzzle oú chaque pièce est importante pour amener une information essentielle à une compréhension plus fine et plus complète… bref holistique.

Je crois que le dogmatisme et la « consanguinité » des points de vue appauvrissent les réflexions et mènent à la dégénérescence des organisations et des stratégies.

Je suis sûre que multiplier les points de vue, déplacer les perspectives, brasser les cultures, mixer les expertises, varier les méthodologies, relier les différences… donnent un effet de relativité qui mène à une « histoire complète », expression inspirée du remarquable TedTalk de Chimamanda Adichie intitulé « The danger of a single story » (« Le danger d’une histoire unique ») dont voici quelques extraits :

  • « L’histoire unique ne montre qu’une facette de la personne, seulement une facette, encore et encore »
  • « L’histoire unique crée des stéréotypes et le problème n’est pas que les stéréotypes soient faux, mais qu’ils soient incomplets. Ils font de l’histoire unique la seule histoire »

Pendant longtemps, mon « histoire unique » de l’alimentation fut la nutrition. La nutrition est une discipline normative qui considère qu’il y a UNE bonne alimentation qui convient à la satisfaction des besoins biologiques du corps.

J’étais enfermée dans une approche de l’alimentation uniquement construite à travers le prisme de sa fonction biologique. Comme le dit si bien C. Adichie, ce n’est pas faux mais c’est incomplet.

La socio-anthropologie de l’alimentation m’a permis de compléter mon « histoire de l’alimentation » car au-delà de la dimension biologique, cette dernière s’intéresse à trois autres dimensions majeures comme l’explique très bien Nicolas Bricas, chercheur et socio-économiste de l’alimentation au CIRAD :

  • « la dimension hédonique: le plaisir que l’on a de manger ;
  • la dimension sociale : le repas est un moyen d’interaction sociale fondamental dans la construction de la société et le fonctionnement de la vie en société. Dans une vie on partage environ 90 000 repas qui sont 90 000 instants sociaux très importants pour construire des hiérarchies, des sentiments d’appartenance collective… ;
  • la dimension identitaire & culturelle : on devient ce qu’on mange mais on appartient aussi à un groupe par ce qu’on mange. »

Ainsi la socio-anthropologie est une discipline qui appréhende l’alimentation de manière holistique et multidimentionnelle. Elle permet entre autres de sortir des ethnocentrismes et d’élargir une vision parfois étroite de l’alimentation. Si cette vision de l’alimentation amène de la complexité, elle ouvre le champ des possibles.

Forte de cette découverte, j’ai pu expérimenter, dans mon activité professionnelle des 12 dernières années, de permettre le dialogue et la collaboration entre des acteurs de la transformation qui travaillent rarement ensemble pour co-construire les stratégies des entreprises à savoir les gens du business et les socio-anthropologues.

Ce principe de globalité est le moyen de produire une perception de réalité augmentée et d’augmenter notre capacité à co-construire, transformer, réinventer. J’ai envie de croire que le monde saura d’autant mieux assurer sa transformation que ses citoyens sauront promouvoir et adopter ce principe de globalité. D’autant plus que cette façon de voir le monde invite à avoir une posture humble.

L’enjeu n’est pas de savoir qui a raison mais de réaliser qu’on détient tous une pièce du puzzle et qu’en additionnant nos points de vue on est collectivement plus intelligent.

Et vous, quelle est votre « histoire unique » ? Quels sont vos ethnocentrismes ?


Diplômée de l’Ecole d’Ingénieur AgroParisTech avec deux spécialisations en cinquième et sixième année : innovation et développement de produits alimentaires et nutrition-santé. Diplômée de l’Université Toulouse Jean Jaurès d’un Master 2 en Sciences Sociales Appliquées à l’Alimentation. Forte de 14 ans d’expériences dans un grand groupe Agroalimentaire du CAC40, Charlotte Sarrat souhaite particulièrement s’investir auprès d’entreprises porteuses de projets innovants « pour nourrir demain ». Plus d’informations sur www.linkedin.com