Emmanuel Faber, Directeur Général de Danone, a exposé, lors du dernier Consumer Goods Forum de juin 2017 à Berlin, sa vision de l’agro-alimentaire et des révolutions à accompagner afin de proposer une meilleure alimentation au plus grand nombre.
 

« L’alimentation est un des droits de l’homme, pas une marchandise » par Emmanuel Faber, Directeur Général de Danone
Nourrir les hommes ne peut être considéré comme une activité économique au sens classique du terme. L’alimentation n’est pas une marchandise ni un bien de consommation anodin : c’est bien plus que cela. Elle est un bien précieux. L’alimentation fait partie des droits de l’homme, tels que définis par les Nations Unies.
Nous sommes ce que nous mangeons. Nos choix alimentaires expriment notre regard sur le monde, disent un sens de la vie. Mais ce sens, nous l’avons perdu.
Bien sûr, l’industrie agroalimentaire a fait beaucoup pour améliorer l’accès à l’alimentation et faire reculer la faim au plan mondial. Mais ce système atteint aujourd’hui ses limites. Nous sommes la première génération qui les touche consciemment : obésité et malnutrition, gaspillage alimentaire, épuisement des sols, changements climatiques, travail forcé, conditions sociales des femmes, solitude des agriculteurs, afflux de migrants. Tous ces problèmes sont liés par le fait que le système nous a déconnectés de notre alimentation. Beaucoup d’enfants – voire d’adultes – ne font même plus le lien entre le fruit et l’arbre, la viande et l’animal. Nous commençons tout juste à réaliser que cela pose un problème.
Mais à la rencontre des gens dans le monde entier, j’observe chaque jour davantage leur curiosité et leurs nouvelles attentes. Ils veulent comprendre de quoi sont faits les aliments qu’ils consomment, comment ils sont cultivés ou préparés, et les pratiques des entreprises qui les fabriquent.
Je rencontre aussi des femmes et des hommes qui rivalisent d’ingéniosité pour développer des méthodes d’agriculture durable, des pionniers de l’agriculture urbaine ou de la révolution digitale au service de l’innovation alimentaire… Mais aussi toutes celles et ceux qui inventent des nouvelles recettes ou des méthodes innovantes pour fournir ou partager la nourriture, tout en réduisant son gaspillage. Des personnes de toutes les générations, de tous les pays, qui renouent avec le rythme des cycles alimentaires et s’y reconnectent. Tous participent à un mouvement que nous appelons « la révolution de l’alimentation », à la recherche du sens que nous avons perdu.
Parce qu’une chose est certaine : nous n’avons qu’une planète, qu’une vie et qu’une santé. « One Planet. One Health ». Aujourd’hui, Danone s’engage à les protéger et à les nourrir.
Antoine Riboud, inspiré à l’époque par ses échanges avec la jeune génération de mai 68 a posé la vision fondatrice de Danone : un double projet alliant création de valeur économique et progrès social. Je suis convaincu que ce projet est plus que jamais celui qui doit nous guider. Antoine, puis son fils Franck, ont incarné et fait vivre cette vision pendant plus de 40 ans à la tête de Danone, perpétuant l’héritage d’Isaac Carasso, qui le premier, a imaginé les bénéfices du yaourt pour la santé. Une vision qui nous a amenés à faire grandir une famille unique de marques et de produits tournés vers la santé.
Le but final de l’économie de marché ne peut être que la justice sociale, et le droit à l’alimentation en est un pilier fondamental.
Jour après jour, je m’efforce de soutenir cette vision du monde. La performance économique sans progrès social n’est que barbarie. Le progrès social sans performance économique n’est qu’utopie. Par conséquent, le but final de l’économie de marché ne peut être que la justice sociale, et le droit à l’alimentation en est un pilier fondamental.
Bien sûr, nous ne sommes pas parfaits. Il y a encore tant de choses à améliorer chez Danone. Et nous sommes loin encore d’avoir toutes les réponses aux questions que nous soulevons. Mais notre intention et mon engagement sont sans équivoque.
C’est dans cette perspective que j’ai annoncé à nos actionnaires en avril dernier notre ambition de devenir une « B-Corp », fondant ainsi dans le droit le double projet économique et social.
Aux Etats-Unis, notre entreprise de nutrition infantile Happy Family est déjà certifiée B-Corp et nous venons de réunir l’ensemble de notre famille de marques – Dannon, Oikos, Silk, Horizon Organic, International Delight, Wallaby et bien d’autres, représentant 6 milliards de dollars de ventes – dans une nouvelle entité, DanoneWave, constituée sous forme de Public Benefit Corporation. La plus grande au monde.
Une Public Benefit Corporation, ce n’est pas une entreprise comme une autre : elle est dirigée dans le respect d’un équilibre entre les intérêts financiers des actionnaires, les bénéfices apportés aux consommateurs, à la planète et à l’ensemble de la société.
Nous ne sommes pas parfaits mais le mouvement a déjà commencé et nous sommes prêts à aller encore plus loin. Nous avons initié ce mouvement avec nos collaborateurs. Depuis 10 ans, un programme mondial d’assurance maladie unique en son genre bénéficie déjà à 70 000 de nos employés dans 25 pays en développement. Et nous avons pour objectif que Dan’Cares couvre nos 100 000 collaborateurs et plus encore. Nous avons également lancé cette année une politique parentale inédite, dans le respect de l’égalité hommes-femmes.
Nous sommes absolument convaincus de l’importance critique des 1 000 premiers jours de la vie. De là découle notre engagement à soutenir l’allaitement maternel et à permettre à toutes les femmes d’exercer pleinement leur liberté de choix. Cela a changé le mode d’action de nos marques Aptamil et Nutrilon et de toutes nos marques locales. Nous nous sommes également engagés à rendre nos substituts à l’allaitement accessibles aux familles les plus pauvres, par un modèle économique sans profits.
Nous savons qu’un tel modèle peut exister parce qu’il y a 10 ans nous avons inventé des plateformes d’innovation sociale permettant de faire de cette ambition une réalité. Nous avons démarré avec Grameen Bank au Bangladesh et le réseau de « social business » Danone Communities pour favoriser l’accès à l’eau et à la nutrition. Dans 70 pays, notre Fonds Danone pour l’Écosystème investit dans le développement des compétences, il renforce la condition sociale et économique des agriculteurs comme des vendeurs de rue et de ceux qui trient les déchets. Livelihoods, une plateforme d’investissement alimentée par des crédits carbone, soutient les communautés dans la recréation de mangroves et l’agroforesterie, qui leur permet d’accéder à un mode de vie durable en se connectant aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Nous travaillons déjà avec des partenaires sur ces plateformes, mais ces projets pourraient être – et seront – portés à beaucoup plus grande échelle.
Nous nous sommes engagés à atteindre la neutralité carbone sur l’ensemble de nos activités.
Car ces initiatives suivront également notre engagement à atteindre la neutralité carbone sur l’ensemble de nos activités en incluant notre écosystème constitué de centaines de milliers de fermes familiales. Nous avons déjà atteint cet objectif avec notre marque Provamel et nous l’atteindrons avec la marque evian d’ici 2020.
Nous avons encore beaucoup de travail à faire sur nos recettes et dans l’élaboration de nos produits. Il y a quelques mois, nous avons présenté une feuille de route claire. Une des étapes clé réside dans l’engagement que nous avons pris l’an dernier aux Etats-Unis de soutenir davantage la biodiversité naturelle et d’apporter davantage de choix à nos consommateurs : dans les prochaines semaines, toute la production des smoothies pour notre marque pour enfants Danimals – ce qui représente la grande majorité des volumes de la marque – sera sans OGM.
Tout ceci n’est qu’un début. Nous poursuivrons donc notre feuille de route pour amplifier ces actions, là où Danone peut agir, non pas seuls mais avec le soutien de nos nombreux partenaires.
Parce que dans de nombreux pays, les consommateurs s’éloignent de l’alimentation conventionnelle et de la grande distribution pour explorer des voies alternatives.
Mais pourquoi est-ce important ?
Parce que dans de nombreux pays, les consommateurs s’éloignent de l’alimentation conventionnelle et de la grande distribution pour explorer des voies alternatives. A la clé, une pression évidente sur la performance à court terme des grandes entreprises alimentaires et des grands distributeurs. Et aujourd’hui, ce court-termisme est un danger plus élevé que jamais alors qu’il est impératif de trouver un équilibre entre l’efficacité de nos actions et leur pérennité, sur les différentes échelles de temps.
Devrions-nous renoncer à la transformation que cette révolution appelle ? Devrions-nous nous focaliser sur la génération de richesse au profit de quelques-uns et mettre en péril l’avenir du plus grand nombre ?
Parce que la semaine dernière, le Consumer Goods Forum s’est réuni à Berlin sur le thème des « enseignements mondiaux tirés des succès locaux ». A juste titre, puisque les marques locales continuent chaque année de gagner des parts de marché face aux marques mondiales. De plus en plus de personnes estiment que le retour au local est une façon de faire valoir leur droit à l’alimentation : c’est la principale leçon à retenir.
Parce que le mois prochain en France, notre gouvernement réunit des Etats généraux de l’Alimentation, un mot que nous utilisons chez Danone pour désigner la souveraineté alimentaire. Un concept qui recouvre la prise en compte de sa dimension culturelle mais aussi la nécessité de transparence et d’équité.
Ainsi, le temps est venu où ceux qui, comme nous, osent croire que la souveraineté alimentaire de chacun doit guider ultimement notre action d’industriels, doivent commencer à l’affirmer et à agir pour que chacun se réapproprie son alimentation et redonne du sens à ce qu’il ou elle mange. Parce que l’alimentation est un des droits de l’homme.
Oui, un autre monde est possible. Je crois que chaque fois que nous mangeons et buvons, nous votons pour le monde dans lequel nous voulons vivre.
A nous, dirigeants, reviendra la responsabilité d’adapter la façon dont nos entreprises opèrent, la façon dont nos marques interagissent avec leurs communautés. Cela génèrera beaucoup de risques et autant d‘opportunités. Nos modèles économiques, nos organisations d’entreprises pourraient – et vont – être transformés. C’est pourtant la seule et unique solution : libérer l’alimentation.
Plus que nous, nos équipes sont en première ligne du combat pour se réapproprier notre alimentation. Elles peuvent construire les ponts vers l’avenir, avec nos consommateurs.
Tous ensemble, nous pouvons être la génération qui aura su mettre son expérience accumulée, sa capacité nouvelle à mettre en oeuvre des technologies disruptives, son intelligence collective au service d’une véritable souveraineté alimentaire, durable pour notre monde.
Tous ensemble, avec ceux d’entre nous sur cette planète qui peuvent se permettre de voter quand ils mangent, et avec ceux d’entre nous qui ne le peuvent pas encore parce qu’ils sont privés de leur droit fondamental à l’alimentation. Nous ne pouvons réussir qu’ensemble. Mon alimentation conditionne la vôtre ; la vôtre conditionne la mienne. « One Planet. One Health ».
A nous, tous ensemble, comme une seule génération, d’être reconnus comme la « Food Generation ».
Source de l’article : https://www.linkedin.com/pulse/lalimentation-est-un-des-droits-de-lhomme-pas-une-emmanuel-faber